jeudi 11 janvier 2018
De l'oriental à Valencia
Récemment, ma direction m'a envoyé à Valence pour assister à un congrès économique particulièrement intéressant. Le développement du Moyen-Orient à long terme y a en effet fait l'objet de nombreux débats, et a été traité avec beaucoup d'exemples concrets. J'y ai notamment appris que dans les vingt prochaines années, il y aura certainement davantage de risques de conflits entre certains pays que ce qu'on pense aujourd'hui. Certains secteurs vont bien sûr devenir plus pacifiques, et ressembler à d’autres pays, mais plusieurs autres resteront de vraies bombes à retardement. La conjonction d'une économie de plus en plus libérale et de dirigeants totalitaires ne saurait en effet que conduire à ce que des insurrections voient le jour dans ces régions. Pour autant, certaines difficultés devraient se résorber. Après 2020 notamment, l’Iran pourrait avoir renié ses ambitions nucléaires. De fait, la région, si elle ne s'engage pas dans une escalade aux armements, aura ainsi probablement trouvé un biais différent pour garantir sa sécurité. Le terrorisme ne disparaîtra pas non plus. La tentation qu'a pu exercer Al-Qaida est vouée à baisser, mais des noyaux durs vont subsister et leur utilisation des technologies informatique les rendra d'autant plus dangereux. Mais le plus gros problème reste cependant la bombe. Plusieurs régimes désirent en effet depuis un moment se procurer la bombe atomique. Dans les prochaines années, certains pays pourraient donc poursuivre intensivement leurs recherches pour la mise en place de l'armement nucléaire, à seule fin de contrer les prétentions iraniennes vis-à-vis du nucléaire. Cette frénésie apportera sans aucun doute une dimension encore plus périlleuse à ce qui s'annonce déjà comme une lutte d’influence accrue dans la région. Bien sûr, les pays européens se mettront eux aussi en jeu pour couvrir leur accès au pétrole et donner des appareils militaires high tech en échange d’une plus grande influence politique.
J'ai vraiment trouvé ce congrès à Valence captivant. Les arguments se basaient sur des exemples précis (ce qui est plutôt rare, en général), et un grand effort a été fait niveau organisation (ce qui était très agréable). Je vous mets même en lien le site de l'agence qui s'en est occupée, pour ceux que ça intéresse. A lire sur le site internet de l'agence Séminaire à Valence.
jeudi 4 janvier 2018
La responsabilité des élites politiques et culturelles
Si la langue, transformée en une langue de haine, a servi aux préparatifs de guerre et à la propagande, le tissu linguistique unifié de la langue serbo-croate ou croato-serbe a été systématiquement détruit avant et pendant la guerre. Dans l’effort général pour s’assurer que chaque peuple obtienne son propre État et parle sa propre langue, différente de la langue de l’Autre, l’ennemi, à n’importe quel prix, les principales victimes ont été les peuples au nom desquels tout cela a été fait. Ainsi, la langue croate a été inondée dans l’usage officiel d’archaïsmes, évitant les « mots serbes » et les internationalismes, et en particulier truffée de mots inventés que personne n’a jamais utilisés et n’utilisera jamais. La plupart des citoyens croates ont regardé tous ces efforts avec une légère ironie ou un mépris manifeste. Beaucoup de mots de la « novlangue » croate orwellienne sont devenus un sujet de plaisanterie. C’est de cette manière que les gens ont préservé le génie de leur propre langue. Même les nationalistes les plus enthousiastes auraient du mal à adopter le critère consistant à deviner quel mot est véritablement croate et lequel est serbe (selon le Dictionnaire différentiel des langues croate et serbe récemment publié). Pour ne citer qu’un exemple : les nationalistes serbes considèrent le mot obitelj (famille) comme un mot croate péjoratif, bien que ce mot fasse partie des prières quotidiennes des moines orthodoxes du monastère Hilandar et ne soit à l’origine ni serbe ni croate. Les dommages causés par la partie serbe aux fins de séparer strictement le serbe du croate n’ont pas été moindres et ont entraîné un appauvrissement de la culture serbe dans deux directions principales. La tentative de donner un fondement constitutionnel et légal à la proclamation de l’alphabet cyrillique comme seul alphabet officiel en Serbie a ouvert la porte à l’abolition du bi-alphabétisme (cyrillique et latin). Certaines classifications internationales rangent automatiquement les livres imprimés en cyrillique comme appartenant à la culture serbe et ceux imprimés en alphabet latin à la culture croate. Beaucoup de nationalistes serbes estiment que c’est le résultat d’une « conspiration mondiale » contre le peuple serbe, ne réalisant pas à quel point ils contribuent eux-mêmes à cette pratique en supprimant l’alphabet latin dans la culture serbe. Les nationalistes serbes et croates insistent également pour que dans les universités du monde entier les départements serbo-croates autrefois communs soient séparés, mais ne demandent jamais qui va assumer l’augmentation des dépenses, pourquoi l’intérêt pour ces études ainsi divisées diminue, et pourquoi certains de ces départements sont sur le point d’être fermés. La situation est encore pire dans la partie de BosnieHerzégovine qui comprend la Republika Srpska. Le dialecte « ekavien » y a été introduit dans l’usage officiel, alors que personne né et vivant de manière permanente en Bosnie-Herzégovine ne l’a jamais parlé. À noter, et c’est important, que cette pratique a été introduite à la radio et à la télévision. Aujourd’hui, les Serbes de Bosnie-Herzégovine écoutent un dialecte et en parlent un autre. Le linguiste serbe Ranko Bugarski parle à cet égard de « schizophrénie linguistique ». Une telle pratique n’a pas été imposée aux Serbes en BosnieHerzégovine par les Croates ou les Bosniaques, mais par leur propre élite politique et culturelle, afin de séparer autant que possible les Serbes de leurs voisins avec lesquels ils avaient pourtant vécu côte à côte pendant des siècles. L’intention est assez simple : prouver à tout prix, en utilisant non seulement « le nettoyage ethnique », mais aussi « le nettoyage linguistique », la thèse selon laquelle vivre ensemble est impossible. Il y a longtemps, Miroslav Krleza a vu dans cette « décadence sous la forme d’une fragmentation » une « sinistre confusion de la mégalomanie paroissiale ». Il serait injuste de ne pas ajouter qu’avec de légères modifications la thèse de l’élite serbe selon laquelle vivre ensemble est impossible a été propagée également par les élites politiques et culturelles croates et bosniaques. Les élites ont trouvé un langage commun, non seulement au détriment des peuples rivaux, mais aussi de leur propre peuple.
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